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Doctorales 58

Pourquoi dans des situations de crise, et face à l’évidence de la vulnérabilité des existences et des institutions humaines, se manifestent si souvent des dispositions agressives ou asociales dans les relations interindividuelles, plutôt qu’une organisation collective de la résistance, par la réaffirmation des valeurs morales de la cohésion ? Nous proposons de prolonger le questionnement introduit par Freud en 1915, en nous intéressant à la fluctuation des rapports qu’un individu peut entretenir avec son environnement au fil de son existence, entre repli narcissique et relationnalité. C’est à partir du concept de « normativité vitale », introduit par le philosophe et médecin Georges Canguilhem en 1943, et dans une orientation psychanalytique, que nous proposons de situer notre réflexion dans une perspective à la fois théorique et clinique.

Mots-clés : Freud, Canguilhem, normativité, crise, vulnérabilité, ouverture, repli narcissique, confiance, psychanalyse.

La relationnalité comme ouverture potentielle, à la mesure de la normativité

Valentine Prouvez*

 

 

Introduction

En rédigeant les « Actuelles sur la guerre et la mort[1] », Freud s’interrogeait sur les causes du relâchement des dispositions morales des individus et des institutions sociales en temps de guerre : « Il nous semble que jamais un événement n’a détruit autant de patrimoine précieux, commun à l’humanité, n’a porté un tel trouble dans les intelligences les plus claires, n’a aussi profondément abaissé ce qui était élevé[2]. » La guerre donne à voir l’égoïsme, le penchant à la destruction, et jusqu’au plaisir de voir souffrir l’autre (Schadenfreude) ordinairement dissimulés derrière les apparences de la moralité.

Durant la guerre, les États eux-mêmes ont montré le peu de valeur qu’ils accordaient à ces valeurs morales dans leurs prises de décision. Si le relâchement des cadres institutionnels, de la surveillance et de la contrainte produit un déferlement des tendances asociales, il y a lieu de s’interroger sur les fondements de ce que nous appelons notre « humanité » : ce prétendu changement de nature, produit du travail de culture, est-il fondamentalement autre chose qu’une illusion ? Pour Freud, « Il y a ainsi incomparablement plus d’hypocrites de la culture que d’hommes effectivement culturels. […]  En réalité ils ne sont pas tombés aussi bas que nous le redoutions, parce qu’ils ne s’étaient absolument pas élevés aussi haut que nous l’avions pensé d’eux[3] ».

La domestication de nos pulsions archaïques – agressives et égoïstes – et notre intégration des valeurs culturelles (sociales, morales) auraient été très largement surestimées. La crise a révélé la persistance de cette « barbarie », voilée par un discours de partage et de moralité. Selon l’analyse de Freud, pour la plupart des individus, le privilège accordé aux « bonnes » valeurs culturelles, sociales, sur leurs aspirations égoïstes ne tiendrait qu’à l’angoisse devant une autorité externe et à la crainte d’une sanction sociale.

À toutes les époques, nombreux sont ceux qui, comme Freud, se sont posé la question de la nature réelle de notre « humanité ». Au regard de l’Histoire, mais aussi de nos observations ordinaires, peut-on raisonnablement préjuger de l’universalité de ces dispositions altruistes, empathiques, morales que nous appelons « être humain » ? L’existence humaine peut si facilement basculer dans l’inhumanité – par cruauté, par peur, ou simplement par inconscience des implications de ses actes – que nous hésitons à prêter à l’homme le plus ordinaire ces traits « d’humanité ».

Comment interpréter ce phénomène de subversion des valeurs morales, de la solidarité interindividuelle, des rapports sociaux qui se produit si fréquemment dans les situations de crise ? C’est une question qui est souvent revenue dans ma pratique d’éducatrice spécialisée, particulièrement dans le secteur de « l’urgence sociale », dans le dispositif des Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS). Le partage du quotidien avec des personnes en situation de grande précarité, et/ ou d’exclusion sociale, et dans différentes institutions du secteur montpelliérain, m’ont amenée à appréhender cette question dans sa complexité. C’est une réflexion dérangeante, parce qu’elle s’attache à déconstruire des représentations, des illusions qui sont pour nous fondamentales. Face au spectacle de la violence, du plaisir éprouvé dans la destruction de l’autre, le plus difficile est probablement de ne pas rejeter les phénomènes que nous observons dans le champ de « l’inhumanité », c’est-à-dire de la monstruosité, du radicalement « autre ». Il est bien difficile d’appréhender ces tendances asociales ou destructives comme un possible « universel », ou comme les effets pathologiques d’un phénomène de défense « normal » impulsé par des angoisses ontologiques.

Né du « terrain » de l’éducation spécialisée, ce questionnement se poursuit aujourd’hui pour moi dans le cadre d’une thèse en « Études psychanalytiques » (à l’Université Paul-Valéry Montpellier III). L’objet qui nous est proposé pour ces deux journées de réflexion interdisciplinaire – « la relationnalité à l’aune de la vulnérabilité » – me permet de partager certaines des interrogations qui sont nées de cette recherche, dans une articulation entre psychanalyse et philosophie.

Je proposerai ici d’introduire une réflexion sur les fluctuations « normales » de notre ouverture à l’autre (de notre « relationnalité »), en fonction des représentations que nous avons simultanément des exigences d’une situation, et de notre capacité à nous y adapter ; c’est-à-dire de notre puissance, ou au contraire de notre vulnérabilité normative. Nous approcherons cette question à partir du témoignage de personnes accompagnées dans certains dispositifs d’accueil ou d’hébergement d’urgence, et à la lumière des travaux de Sigmund Freud et de Georges Canguilhem.

 

1. Le repli individualiste et les tendances « asociales » en situation de crise

Les Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale sont régis principalement par la loi contre les exclusions du 28/07/1998 et financés par l’État. Prévus au départ pour héberger les vagabonds et les libérés de prison, ils ont été amenés peu à peu à élargir leurs missions d’accueil. La loi de 1975 prévoit l’accès au CHRS « aux personnes et aux familles qui connaissent de graves difficultés, notamment économiques, familiales, de logement, de santé ou d’insertion, et qui ont besoin d’un soutien matériel et psychologique, en vue de les aider à accéder ou à recouvrer leur autonomie personnelle et sociale[4] ». Le CHRS communautaire dispose d’une vingtaine de places d’hébergement, la plupart en chambres simples, et propose un projet d’accompagnement orienté par des valeurs militantes : accueil, partage, solidarité, faire et vivre ensemble. Le projet prévoit l’implication des usagers du lieu et de l’équipe professionnelle dans des actions dites « citoyennes », soutenant la visibilité sociale et la prise de parole des « exclus ».

Nous avons pu observer la complexité qu’il y a à soutenir un tel projet dans l’accompagnement de personnes en situation de grande vulnérabilité, à un moment critique de leur parcours de vie : des personnes en situation transitoire, plongées pour la plupart dans l’incertitude et l’angoisse quant à ce qui arrivera « après ». Ce sentiment d’insécurité existentielle est renforcé par le climat de tension qui règne dans ces institutions : la crise ou le conflit y semblent toujours latents, en attente d’une situation favorable pour éclater. Les discours menaçants, l’agressivité, la violence sont présents dans le quotidien d’un CHRS, et la présence des équipes sur le « terrain » suffit souvent à peine à les contenir. « Faire la police », désamorcer les conflits entre les usagers, font partie des missions premières dans le quotidien d’un éducateur en CHRS et sont essentielles à son fonctionnement : de nombreuses personnes hébergées au CHRS évitaient ainsi de se déplacer dans la maison et de rencontrer les autres usagers lorsque les salariés étaient absents.

De nombreux témoignages[5] exposent cette situation :

 

« Il vaut mieux que dans un truc comme ça il y ait des éducateurs, vaut mieux. Attends, tu imagines si y a personne ? Déjà le mardi quand vous êtes en réunion c’est “le chat n’est pas là les souris dansent”, alors imagine-toi, ce serait un truc de ouf. L’éduc a un rôle important dans le sens où c’est difficile à gérer. Je dirais même à la limite pour le salarié, je sais pas s’ils les ont, mais il faut une prime de risques, on va dire, parce qu’excuse-moi, c’est quand même pas trop rassurant non plus quand tu vois que les résidents se font agresser pour un oui pour un non, c’est… jour et nuit ici en fait. »

 

« C’est inimaginable. On est exposés à plus de problématiques ici, on est exposés à davantage de problèmes. J’en ai parlé avec une salariée, elle m’a dit de rester ici, que c’était mieux pour moi mais à ce moment j’en avais marre, je voulais retourner à la rue. »

 

« Les résidents ça craint. Ah ouais ça craint c’est un truc de malade. C’est les favelas ici. C’est un truc de malade c’est… Mais ça craint, ça craint. Dans tous les sens du terme c’est… Moi ça me traumatise, crois pas. Moi des fois je pète un plomb, ah ouais. Des fois je suis dans ma chambre, je pleure, ça craint. Quand d’autres résidents insultent une personne sur un truc de sa vie qui lui est arrivé gravement tu vois, ici ils attendent que ça clashe et ils arrêtent pas les gens. Ici il y a un manque de respect, il y en a ils sont bizarres, ici. On ne se parle pas. De toutes façons, ils peuvent penser ce qu’ils veulent, je m’en fous. Je sais comment c’est les êtres humains entre eux, et ça clashe toujours. Je sais comment c’est les gens, comment ils parlent. Ils doivent avoir des problèmes, quand ils souffrent et tout… Mais j’accepte pas qu’ils mettent leur rage sur moi. Je sais que ça fait longtemps que je suis ici et que je galère trop, tout ça, mais putain… »

 

Les plaintes relatives aux insultes, menaces, vols, à des situations de violence sont continuelles dans le quotidien d’un CHRS. Il est cependant surprenant de constater que ceux qui souffrent de ce climat d’insécurité contribuent aussi, paradoxalement, à le renforcer par leurs comportements. Il est difficile d’interpréter cette tendance parfois extrême à l’égoïsme, ce rejet des autres lorsqu’ils se manifestent chez des personnes qui ont été, et qui sont encore, elles-mêmes victimes de l’indifférence ou du mépris individualiste et de la violence sociale. Ces personnes connaissent et peuvent éprouver par empathie la souffrance et les angoisses qui découlent de ces comportements asociaux.

Ce constat nous dispose effectivement à penser que nos dispositions altruistes, « humaines », ne seraient pas si solidement ancrées dans notre nature. Que les situations de crise - précisément celles dans lesquelles nous devrions pouvoir compter sur ces valeurs de solidarité - nous ramèneraient tendanciellement à l’état de nature : individualisme, agressivité, jouissance destructive.

 

2. Vulnérabilité et réaffirmation des valeurs de solidarité

Je présenterai maintenant des observations de nature bien différente, issues de mon implication dans le quotidien d’une association piscénoise durant plusieurs mois. La mise en perspective de ces observations avec celles qui ont été réalisées en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Sociale nous permettront de situer notre réflexion dans un cadre problématique, et d’éviter – autant que possible – l’écueil d’une simplification de nos interprétations par préjugés.

Cette association, le « Lieu Ressource », déploie de multiples actions – sociales et culturelles – dans la lutte contre l’isolement et les exclusions. Les problématiques auxquelles se trouvent confrontés les usagers du lieu sont proches de celles exposées par les personnes accompagnées au CHRS : désocialisation, précarité financière, difficultés pour trouver un logement, un emploi, pour accéder à des soins médicaux, etc. Le projet du « Lieu Ressource » s’articule lui aussi autour des valeurs du partage, de la solidarité, et sur le principe d’une participation de chacun à la vie de l’association.

Les rapports qui se jouent entre les usagers du lieu, les comportements qui se manifestent dans le quotidien, le désir de s’impliquer dans la vie collective contrastent cependant fortement avec les tendances que nous avons observées, et qui apparaissent dans le témoignage des personnes accompagnées au CHRS. Les usagers rencontrés au « Lieu Ressource » ne décrivent pas ce collectif comme une menace, mais bien plutôt comme une puissance de réassurance leur permettant de s’ouvrir progressivement à la rencontre, de se réinscrire dans une vie sociale, aussi à l’extérieur du cadre protégé de l’institution.

 

« En principe ici c’est ouvert aux gens qui touchent le RSA, mais bon ils acceptent un peu tout le monde. Le Lieu-ressources c’est... Lieu ressources ça veut dire qu’on a perdu quelque chose. On a perdu quelque chose, ça veut dire qu’il y aurait quelque chose qu’il faudrait reconstruire. Je pense qu’ici on doit avoir une forte proportion de gens qui ont une mauvaise image d’eux même. C’est pas étonnant quand on dépasse deux ou trois ans de chômage que l’image de soi-même en souffre. On finit par douter de soi à force. Il doit se passer quelque chose qui fait que l’on s’affaiblit. Au lieu ressources je trouve que le côté humain est plus développé, par rapport à ce que j’ai vu ailleurs. Je trouve qu’on accepte davantage les différences. C’est plus convivial. J’ai l’impression que pour avoir une convivialité il faut avoir pas mal souffert... Peut-être que l’ambiance chaleureuse peut venir compenser ou aider à restaurer beaucoup plus vite une mauvaise image qu’on a de soi-même. Ça peut être intéressant de voir, en entourant suffisamment d’affection les gens, ce qu’il se passe au niveau de leur vie. Voir si les comportements s’améliorent si on les entoure d’affection. »

 

« C’est un lieu où on ne se moque pas, ça surtout c’est bien. C’est vrai ici je trouve qu’on est... Dans ce lieu de ressource, on est tous là pour se ressourcer quoi. Pas tomber dans un trou, on est là pour s’aider. C’est ça qui est bien. On s’aide pas financièrement mais ... on s’aide moralement. C’est pour ça que c’est bien. »

 

Les usagers du « Lieu Ressource » parviennent à partager les espaces collectifs sans trop de heurts et participent activement à la vie de l’association. Certains animent bénévolement des ateliers, organisent des événements, ce qui permet de faire vivre le lieu avec peu de moyens. Les entretiens réalisés au « Lieu Ressource » font par ailleurs apparaître le fait que cette organisation collective répond à une demande, à un désir de réaffirmer les valeurs de la solidarité, qui ne sont pas seulement les signifiants d’une utopie institutionnelle, mais plus fortement des revendications portées par les usagers.

Nombreux sont les usagers du « Lieu Ressources » qui parlent d’un déplacement de leurs représentations, de leurs choix d’existence, de la part de l’autre qu’ils accordent dans la détermination de leurs choix, à partir de cette situation « catastrophique » qu’ils ont eu - et que la plupart d’entre eux ont encore - à traverser. La prise de conscience de leur vulnérabilité ontologique, de la fragilité de l’existence humaine et de ses constructions, aurait ainsi produit chez ces personnes un renforcement de leurs dispositions sociales.

 

3. Relationnalité et normativité

Le témoignage des personnes rencontrées au « Lieu Ressources » fait apparaitre une capacité à prendre de la distance et à mettre en perspective la situation actuelle, qui contraste avec le discours « catastrophique » tenu par les usagers rencontrés au CHRS. C’est ici le point essentiel de notre analyse : nous percevons une incidence des représentations que les individus ont de leur capacité à « rebondir » à partir d’une situation critique, du niveau d’intégration de cet évènement catastrophique comme expérience « dépassable », sur les rapports qu’ils peuvent entretenir avec leur environnement. En d’autres termes, les tendances normatives individuelles fluctueraient « normalement » entre relationnalité et égocentrisme, en fonction de la marge de variation constitutionnelle dont nous pensons pouvoir disposer pour affronter une situation nouvelle. Le sentiment que nous éprouvons de notre puissance normative (sentiment de la santé), ou au contraire de notre précarité ontologique (maladie) a une incidence déterminante sur notre ouverture à l’autre, et sur nos dispositions envers lui.

Le repli individualiste est distingué par Georges Canguilhem comme la tendance fondamentale d’un organisme « malade » : lorsque la crainte d’être anéanti par l’épreuve des situations catastrophiques prend le pas sur notre besoin de vivre de nouvelles expériences, lorsque nous nous défendons contre le risque inhérent à la rencontre en nous fermant à la relation, nous ne sommes plus déterminés par les valeurs « vitales » de notre désir mais par nos seuls instincts d’auto-conservation. Ce phénomène correspond selon Canguilhem à une rigidification temporaire des normes de notre existence afin d’empêcher son effondrement. Le sujet fait, littéralement, une maladie de ne pouvoir se positionner comme acteur dans un « débat avec le milieu ». Les fluctuations de l’ouverture et de la sensibilité du sujet au monde extérieur découlent des représentations qu’il se forme de son état actuel de santé. La « normativité vitale [6] » est cette capacité de correction et d’ajustement dont un organisme dispose – biologiquement et psychiquement – pour interagir avec son environnement. C’est cette force interne de dépassement des normes de l’existant, cette capacité à composer du possible à partir des épreuves de la vie, qui nous fait percevoir la rencontre comme une « chance », et non comme une menace. Si le désir de l’autre fait toujours énigme, si nous ne connaissons véritablement rien de ses intentions, nous ne pouvons nous engager dans la relation qu’à la mesure de notre confiance, non pas fondamentalement en lui, mais en notre capacité de composer avec lui.

Si le repli individualiste et les tendances à l’auto-conservation apparaissent à Georges Canguilhem comme des « pathologies » et non pas comme des dispositions « normales » (une nature égoïste, agressive, qui serait propre à l’homme), c’est en tant que la nature profonde de l’homme serait identique à celle de tout vivant. Le vivant est déterminé à vivre suivant ses propres valeurs, mais il ne peut le faire qu’en interagissant avec un milieu, lui-même vivant : la vie s’épuise dans le repli sur soi et l’inertie ; l’isolement entraîne la privation. Toute restriction des échanges avec le monde extérieur est ainsi une limitation posée à la vie individuelle, c’est en cela qu’elle caractérise une pathologie. L’élan vital mobilise en permanence les capacités normatives de l’individu, et le contraint à se normaliser continuellement à partir du changement. La normativité est cette plasticité essentielle du vivant, cette capacité à imaginer et à réaliser les conditions d’un équilibre rendu instable par les évènements de la vie.

Ce que nous appelons le « moi » ou le « sujet », c’est cette entité qui prend conscience de sa propre existence en se positionnant dans un débat permanent avec l’autre, avec le milieu. Ce « moi » n’est pas indifférent aux conditions qui lui sont faites, il est affecté par la rencontre, et détermine nos tendances normatives en fonction des impressions que produisent sur lui les situations. Le « moi » est attaché à sa propre existence, et peut ainsi se défendre contre les manifestations de la vie en lui, et à l’extérieur de lui, lorsqu’il juge que ces impulsions vitales constituent pour lui une menace. Ce phénomène, qui peut s’étendre jusqu’à l’expression compulsive de tendances à la destruction - de soi à travers l’autre, et de la vie à travers soi – a notamment été analysé par Freud en 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir[7] ».

 

4. Le choc, le travail de deuil et les réactions catastrophiques

 « C’est dans les situations critiques, écrivait Georges Canguilhem, que le vrai sens de la normalité apparaît – Cela est vérifié dans le problème du normal social : les crises sont ici politiques, économiques […] – Cela est vérifié dans le problème du normal psychique : crises collectives de conscience ou crises de mentalité[8] ». La « crise des mentalités » est un « choc » dans la continuité de l’expérience : l’individu est arrêté par un évènement, une situation qui lui apparaît comme indépassable. Dans cette situation « catastrophique », l’individu éprouve d’intenses sensations de déplaisir, et ne parvient pas à élaborer un « plan » d’adaptation pour les évacuer. Il éprouve le sentiment d’être impuissant face à ce qui lui arrive, et cette perte de confiance en ses capacités normatives est source d’une angoisse ontologique.

Certaines expériences « inimaginables » du point de vue d’un sujet vont nécessiter un travail considérable pour pouvoir être intégrées, accaparant toute l’énergie psychique (la libido) dans un processus de deuil et de reconstruction. Ce phénomène a été finement analysé par Freud dans son essai de 1917 « Deuil et mélancolie[9] ».

Un usager du « Lieu ressource » témoignait de cette sensation d’être devenu étranger à lui-même, de cet état de profonde sidération dans lequel l’avait plongé la perte de son emploi :

 

« Ben au départ moi, quand je travaillais, pour moi c’était normal, je rentrais fatigué, et quand on me parlait, je parlais du travail... Mais là quand on me parle, je peux pas parler du travail parce que je travaille pas. Et c’est vrai que quand y avait des gens qui disaient : “je trouve pas de travail” je comprenais pas moi. Et puis maintenant que je suis dans leur peau c’est différent quoi. C’est... C’est facile quand on a un travail qu’on a une bonne situation, mais t’es pas dans la peau d’eux, t’es pas dans la peau de ces personnes. Maintenant c’est vrai que je le vis, ça fait un choc. »

 

Le « choc » et la crainte de l’effondrement sont à l’origine de ce processus de défense que Georges Canguilhem appelle les « réactions catastrophiques » : « Une réaction catastrophique traduit l’impossibilité pour le malade de s’adapter rapidement à des conditions nouvelles du milieu. Le souci d’éviter les réactions catastrophiques traduit donc la tendance à la conservation de l’organisme[10]. »

Le repli individualiste est une organisation de résistance contre la menace d’une effraction catastrophique ; la restriction des interactions avec le monde extérieur est la norme de cette organisation.

L’homme qui, littéralement, « fait une maladie » de son vécu actuel « abandonne tout intérêt pour les choses du monde extérieur, pour autant qu’elles ne concernent pas sa souffrance[11] ». Cet état de sidération ne pourra être dépassé que par la réécriture des normes de l’existence individuelle à partir d’un compromis formé entre le désir, l’imaginaire, et la réalité extérieure. L’individu doit réaliser un travail de deuil pour parvenir à détacher ses investissements de la norme à laquelle ils sont actuellement fixés.

C’est au niveau de la réalisation de ce travail – de ce « passage » normatif – que nous interprétons la différence essentielle entre les représentations inhérentes au témoignage des usagers du CHRS, et celles des usagers du Lieu Ressources. L’accident, l’évènement de vie, demeurent encore « hors sens » dans le discours de ces personnes rencontrées au CHRS ; ils ne sont pas encore intégrés à la continuité d’une histoire subjective, et recouvrent donc le champ des possibles. Dans ce temps de la transition, les tendances normatives individuelles sont caractéristiques des « réactions de catastrophes » : c’est une situation de « décrochage », qui se joue à la fois dans la continuité d’une histoire (du récit de soi) et dans les interactions avec le monde extérieur.

 

5. Le passage : l’intégration de l’évènement comme expérience

Le dépassement de la crise de conscience permet la remobilisation des capacités normatives : ce qui est vécu a du sens, le possible s’ouvre, la temporalité subjective se dégage du vécu de l’immédiateté. On passe du registre de la réaction (déterminisme externe) à l’action normative (déterminisme interne), du repli sur soi à la relationnalité :

 

« La conservation de soi n’est pas la tendance la plus générale de la vie, c’est la tendance caractéristique d’une vie diminuée, amoindrie. L’homme sain est capable d’affronter des risques et sa productivité – disons sa normativité – se traduit par sa capacité de supporter des catastrophes pour parvenir à un ordre nouveau[12]. »  

 

Le passage normatif produit un renforcement narcissique et un sentiment de puissance. Cela se traduit par un sentiment relatif de sécurité et de confiance qui relancent le désir du sujet. Le handicap, le stigmate, l’expérience traumatique, ont été transposés en un « bagage » qui intègre positivement le récit de soi. Ce passage peut faire naitre le désir de témoigner de cette expérience et de s’engager dans des actions militantes.

C’est ce qu’affirment certains usagers du « Lieu Ressource » :

 

« Ce genre de choses, le fait d’être descendu bas, quand même assez bas, ça fait souffrir mais ça renforce. Moi j’ai vécu dans la rue, j’ai vécu très très durement dans la rue mais ça m’a renforcé, ça m’a pas cassé. Je sais que c’est un bagage que j’ai. »

 

« Là j’ai un projet : j’aimerais bien organiser une soirée. Pour que les jeunes de l’hôpital de jour parlent de la psychiatrie : qu’est-ce que c’est que la psychiatrie, pourquoi ils sont en psychiatrie ? Que ce soit ouvert à plein de... pour qu’ils comprennent ce que c’est que la psychiatrie... que si jamais les jeunes sont en psychiatrie ils rencontrent pas toujours un souci avec les gens extérieurs. Parce que moi comme je suis en psychiatrie il y a souvent des gens qui me montrent du doigt, qui disent que je suis fou et tout ça... Alors que si jamais on explique tout ça aux gens on aurait moins de soucis... »

 

6. La relationnalité à la mesure de la confiance en soi et dans le monde extérieur

La simple perspective d’une confrontation au changement peut être à l’origine de réactions catastrophiques. Canguilhem appelle ce phénomène la « maladie de l’homme normal[13] » : la crainte de se trouver brutalement arrêté ou limité par un évènement. Cette angoisse se développe par l’observation progressive de notre environnement : nous y percevons la présence de la mort, du vieillissement, de la maladie, des échecs. De ce regard sur le monde naissent la conscientisation de nos limites individuelles, le sentiment de la vulnérabilité et la crainte d’un effondrement. La « maladie de l’homme normal » peut être, lorsqu’elle se maintient dans une mesure supportable, à l’origine d’une réaffirmation des valeurs du collectif et de la solidarité ; mais au-delà d’un certain seuil, lorsqu’elle altère profondément la confiance que l’individu a en ses potentialités normatives et que l’extérieur est perçu comme globalement menaçant, elle est à l’origine de réactions de catastrophes qui radicalisent les rapports interindividuels.

Le repli individualiste, mais aussi le désir de conformisme et « l’hypernormalisation » sont les signes d’une anxiété caractéristique des individus qui ont à composer avec ce milieu « fabriqué » par la modernité. Le milieu social moderne se caractérise par l’absence de valeurs collectives idéales ou d’utopies ; par l’instabilité et la contradiction de ses normes, dictées par des valeurs progressistes ; il se caractérise aussi par la prise de conscience du caractère épuisable de nos ressources, et de la probabilité des évènements catastrophiques : risques naturels, technologiques, psychosociaux …

Face aux risques contemporains, la revendication individualiste apparaît comme une quête dérisoire mais s’entend surtout comme un aveu d’impuissance à exister relationnellement, dans un débat créatif avec le milieu.

 

 

Bibliographie

Article 185-2 du code de la famille et de l’aide sociale (décret du 15 juin 1976).

Canguilhem Georges, Le normal et le pathologique [1943], Paris, PUF, 2013.

Canguilhem Georges, Normalité et normativité, dans Les Normes et le normal 1942-1943, dans Strasbourg à Clermont Ferrand, inédit consultable aux archives du CAPHES, E.N.S, Paris, cote GC.11.2.2.

Freud Sigmund, Pour introduire le Narcissisme, [1914], Paris, Éditions In press, 2013.

Freud Sigmund, Actuelles sur la Guerre et la mort [1915], dans Œuvres complètes Psychanalyse vol. XIII, Paris, PUF, 2005.

Freud Sigmund, Deuil et mélancolie, [1915], dans Œuvres complètes, vol. XIII : 1914-1915, Paris, PUF, 2005.

Freud Sigmund, Au-delà du principe de plaisir [1920], dans Essais de Psychanalyse, Saint Amand, Petite Bibliothèque Payot, 1990.

 

* Biographie de l'autrice

De formation monitrice-éducatrice, puis éducatrice spécialisée, Valentine Prouvez est doctorante à l'Université Paul-Valery Montpellier 3 (CRISES-EA 4424). Sa thèse porte sur une mise en perspective de Freud et de Canguilhem autour des notions « d'adaptabilité psychique » et de « principe de réalité ». Ce travail vise essentiellement à déplacer notre définition de la notion « d’adaptation », d’une perspective déterministe et centrée sur la norme, vers sa compréhension comme acte de création. A la lumière de ces deux auteurs, Valentine Prouvez propose ainsi une définition de la santé (biologique, psychique) comme capacité d’ingéniosité. Elle a publié plusieurs articles, dont « Accompagner l'errance : de la "normalisation" à la normativité », Les cahiers du travail social, N°88. Jugement et intervention sociale, IRTS de Franche Comte, décembre 2017.

 

[1] Sigmund Freud, Actuelles sur la Guerre et la mort [1915], dans Œuvres complètes Psychanalyse vol. XIII, Paris, PUF, 2005.

[2] Sigmund Freud, Actuelles sur la Guerre et la mort [1915], op. cit., p 133.

[3] Idem., p 140.

[4] Article 185-2 du code de la famille et de l’aide sociale (décret du 15 juin 1976).

[5] Les témoignages présentés ici ont été recueillis par moi-même dans le cadre d’entretiens individuels, dans différentes institutions spécialisées. Ils ont été enregistrés puis intégralement retranscrits. Ces textes sont inédits. Leur diffusion, sous une forme anonymée, est autorisée par les participants.

[6] Sur le développement du concept de « normativité vitale » dans la philosophie de Georges Canguilhem, on pourra se référer à sa thèse de médecine, Le normal et le pathologique [1943], Paris, PUF, 2013.

[7] Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir [1920], dans Essais de Psychanalyse, Saint Amand, Petite Bibliothèque Payot, 1990.

[8] Georges Canguilhem, Normalité et normativité, dans Les Normes et le normal 1942-1943, dans Strasbourg à Clermont Ferrand, inédit consultable aux archives du CAPHES, E.N.S, Paris, cote GC.11.2.2., f 96.

[9] Sigmund Freud, Deuil et mélancolie, [1915], dans Œuvres complètes, vol. XIII : 1914-1915, Paris, PUF, 2005.

[10] Georges Canguilhem, Normalité et normativité, op. cit., f 96

[11] Sigmund Freud, Pour introduire le Narcissisme, [1914], Paris, Éditions In press, 2013, p 80.

[12] Georges Canguilhem, Normalité et normativité, op. cit., f 97

[13] Sur le développement du concept de « maladie de l’homme normal » dans la philosophie de Georges Canguilhem, on pourra se référer à l’article Vingt ans après…, dans Le normal et le pathologique [1943], Paris, PUF, 2013.