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Doctorales 58

Le concept d’agency – d’agentivité ou de « capacité d’agir » en français – occupe une place centrale dans les théories féministes qui cherchent à travers elle à penser les modalités d’une société plus égalitaire dans ses rapports de genre. Elle fait en particulier l’objet d’une théorisation continue chez Judith Butler, qui depuis Trouble dans le genre, s’attèle à penser des stratégies permettant de subvertir les normes traditionnelles de la féminité et de la masculinité. Cette réflexion s’est enrichie année après année, jusqu’à aboutir, dans son dernier ouvrage Rassemblement, à une reprise de sa conception originelle de l’agentivité sur la base d’une prise en considération nouvelle des liens unissant vulnérabilité, relationalité et performativité. L’objectif de cet article est de montrer le rôle central que joue dans ce projet la re-signification du caractère relationnel de la formation du sujet.

Mots-clés : Judith Butler, relationalité, vulnérabilité, performativité, agentivité

Repenser l’agentivité féministe : relationalité, vulnérabilité et performativité chez Judith Butler

Lucile Richard*

 

 

Le concept d’ agency – d’agentivité ou de « capacité d’agir » en français – renvoie à la capacité d’une personne (d’un vivant ou d’une entité matérielle) à intervenir dans son environnement d’une façon qui est considérée comme autonome ou indépendante[i]. Du fait de ses conséquences morales et politiques – la responsabilité d’un sujet reposant traditionnellement sur la reconnaissance du caractère non contraint de ses choix et l’émancipation individuelle et collective sur la possibilité d’exercer une telle aptitude – cette notion occupe une place centrale dans les théories féministes. Elles cherchent à travers elle à penser les modalités d’une société plus égalitaire dans ses rapports de genre. Elle fait en particulier l’objet d’une théorisation continue chez Judith Butler, qui depuis Trouble dans le genre, s’attèle à penser des stratégies permettant de subvertir les normes traditionnelles de la féminité et de la masculinité. Cette réflexion s’est enrichie années après années, jusqu’à aboutir, dans son dernier ouvrage Rassemblement, à une reprise de sa conception originelle de l’agentivité sur la base d’une prise en considération nouvelle des liens unissant vulnérabilité, relationalité et performativité. Cette refonte peut se lire d’une double façon. Elle peut se comprendre d’une part comme une tentative pour répondre aux critiques faites aux théories féministes de l’agentivité – la sienne, mais également celles-ci prises comme un ensemble – et d’autre part comme une discussion critique de l’arrivée, dans le champs des politiques féministes, du concept de vulnérabilité à la suite des développements proposés par les éthiques du care. L’objectif de cet article est de montrer le rôle central que joue dans ce projet la re-signification du caractère relationnel de la formation du sujet. Pour y parvenir, il revient dans un premier temps sur les différentes conceptions de l’agentivité dans le champs féministe afin d’en souligner les limites. Il décrit dans un second la manière dont Judith Butler entend les dépasser en redéfinissant le rapport entre vulnérabilité et relationalité comme un rapport non pas causal mais modal.

 

I.  L’agentivité à l’aune de la relationalité : apports et limites des conceptions féministes

Le concept d’agentivité (bien qu’il ne soit pas toujours ainsi nommé) du fait de son articulation à la question de l’autonomie a fait l’objet de conceptualisations dans la philosophie européenne depuis ses origines. L’histoire de ces théorisations est structurée par les termes du dualisme qui associe l’autodétermination, la raison et le jugement libre à l’esprit contre l’hétéronomie, les passions incontrôlables et la dépendance au corps. Comme le soulignent Sue Campbell, Letitia Meynell et Susan Sherwin dans l’introduction de leur ouvrage Embodiment and agency, la dimension structurante de cette dichotomie a mené « à la disparition effective du corps dans les discussions sur l’agentivité dans la tradition européenne[ii] » et à leur focalisation sur la définition des compétences mentales nécessaires à son exercice. En faisant reposer l’agency sur une conception du corps venant « polluer » et diminuer contre son gré les capacités intellectuelles de l’homme, ce cadre de conceptualisation a participé à justifier théoriquement le statut d’éternelles mineures des femmes, celles-ci étant jugées moins compétentes du fait des caractéristiques spécifiques de leur corporéité.

Contre cette tradition et ses développements ultérieurs (en particulier rawlsiens), les théoriciennes féministes se sont efforcées, ces cinquante dernières années, de reconstruire un cadre théorique pour l’agentivité qui reconnaisse « le corps humain comme agent, transformant par ses actions le monde et ce que nous sommes[iii] ». Ces efforts ont mené au développement de thèses qui ont pour point commun de comprendre la capacité d’agir comme un « phénomène situé, incarné et relationnel[iv] ». Au delà de ces trois traits, les conceptions féministes de l’agency sont marquées par des désaccords nombreux. Comme le souligne ainsi Lois McNay, ceux-ci révèlent la dimension à la fois descriptive et normative de la notion pour les théoriciennes féministes : il s’agit simultanément de « dévoiler des formes invisibles ou dévaluées d’agentivité féminine et de réfléchir aux potentielles formes d’action qui permettraient aux femmes de renforcer ou d’acquérir (empower) leurs capacités à contribuer aux démantèlements de persistantes inégalités de genre[v] ». Leurs désaccords sur la signification et les moyens de l’émancipation des femmes se retrouvent ainsi cristallisés dans les débats théoriques sur l’agentivité.

À la suite de Diana T. Meyers[vi] et de Lois McNay, il est possible de distinguer les conceptions féministes de l’agentivité en deux courants – les conceptions émancipatrices et les conceptions oppositionnelles de l’agentivité – se divisant eux-mêmes en plusieurs catégories.

 

Le point de départ des conceptions émancipatrices de l’agentivité tient dans l’idée que l’émancipation des femmes passe d’abord par la mise en évidence et la revalorisation des pratiques traditionnellement considérées comme féminines (en particulier la maternité, l’aide et les travaux de soin) ou socialement prises en charge par des femmes. On distingue à l’intérieur de ce courant, les théories de l’autonomie relationnelle et les éthiques du care.

Les théoriciennes de l’autonomie relationnelle entendent socialiser le paradigme classique qui fait reposer l’agentivité sur la rationalité de la personne ou du soi, en cherchant à y intégrer le constat que l’environnement historico-social dans lequel les individus évoluent conditionne la possibilité de leur autonomie. Il s’agit d’une part de rendre plus réaliste ce paradigme en cessant de considérer uniquement les relations interpersonnelles et sociales comme des interférences dont l’individu se défait pour accéder à l’agir autonome en comprenant qu’elles jouent un rôle essentiel dans la constitution de leurs choix et de leurs désirs[vii]. Il s’agit d’autre part de théoriser ce qui apparaît comme un point aveugle dans les conceptions libérales de la justice : l’analyse des effets de l’internalisation des formes d’oppression et de domination sociale sur l’agentivité des femmes[viii]. Elles cherchent ainsi à comprendre comment les diverses normes, liens et engagements sociaux qui structurent les activités et les pratiques des femmes dans telle ou telle autre société, influent sur la possibilité pour elles d’agir de façon autonome.

La reconstruction du concept d’agentivité émane dans les théories du care d’une tout autre problématique : la mise en question des conceptions dominantes du développement moral en psychologie et de leur tendance à considérer le genre féminin comme moins apte à émettre des raisonnements moraux complets. Cette critique a été portée en premier lieu par Carol Gilligan dans son ouvrage Une si grande différence[ix]. Elle y décrit l’existence, chez les filles, d’une conception différente de la délibération morale, reposant non pas sur l’application de principes universels et abstraits à un problème donné, mais sur la construction d’une réponse satisfaisante depuis la spécificité de la situation rencontrée, en particulier fonction des relations entretenues avec les personnes y participant et une attention à leurs besoins, vulnérabilités et dépendances. Cette conception ou « voix », dévaluée selon la psychologue parce qu’elle est portée par des femmes et jugée depuis un modèle masculin nous invite, lorsqu’elle est entendue, à penser la compétence morale comme une « perception affinée et agissante (contre la capacité à juger, argumenter et choisir)[x] » des interdépendances concrètes qui nous unissent en même temps qu’elles nous rendent fragiles et des formes de responsabilité qu’elles engagent. L’écoute de cette voix nous révèle donc le fait que nos vies sont suspendues à des gestes de soin que nous ne pouvons pas toujours accomplir nous-mêmes[xi]. Elle nous renvoie ainsi à la vulnérabilité intrinsèque de nos existences et au fait que celle-ci prend une intensité différentielle selon l’attention que l’on nous porte. Par ce biais, les éthiques du care nous poussent à repenser l’agentivité comme une capacité d’agir circonstanciée dont la dimension autonome est conditionnée par des paramètres sociaux et politiques.

 

Le point de départ des conceptions oppositionnelles de l’agentivité est de considérer que l’émancipation des femmes passe par la subversion, de l’intérieur, des normes sociales, politiques et économiques dominantes qui les oppressent plutôt que, comme c’est le cas dans les conceptions émancipatrices tout juste décrites, par la constitution d’un cadre normatif alternatif que celles-ci pourraient appliquer dans leurs pratiques. Ces théories sont liées au courant post-structuraliste et au développement des réflexions sur les identités de genre. Elles se caractérisent par le fait que leur compréhension de l’agency s’établit depuis des conceptions « négatives » de la formation du sujet[xii] dans lesquelles la structure de la subjectivité est comprise comme le produit d’une contrainte extérieure. Au delà de ces similitudes, on peut distinguer, parmi ces approches, celles qui s’inspirent de la psychanalyse lacanienne et celles qui s’inspirent des considérations foucaldiennes sur la subjectivation.

Les premières conçoivent la formation du sujet comme un processus d’aliénation. Elles empruntent à Jacques Lacan la thèse selon laquelle l’individu acquiert une idée de ce qu’il est (de son moi) en se reconnaissant dans l’image de corps séparé et spécifique que son environnement projette de lui (stade du miroir). C’est ainsi par le biais d’autre chose que lui-même que l’individu en vient à se reconnaître comme un un être au principe de ses désirs, de ses pensées et des actes. Dans un second temps cependant, le moi ainsi formé prend conscience du fait que ce qui lui est propre est dérivé d’un réseau de significations (« l’ordre symbolique ») qui lui préexiste et l’informe d’une façon qu’il ne peut contrôler. Il comprend que la sécurité de son identité est un effet de langage qui cache les forces sociales à l’œuvre dans sa propre psychologie. En résulte une scission qui détermine l’ensemble de sa vie psychique : une conscience de soi bouleversée, disloquée par le travail souterrain des significations troubles qui forment l’inconscient. Une telle conception de la subjectivité aboutit à l’éclatement du concept classique d’autonomie – découvert ici comme une simple fiction – et à la reconceptualisation de l’agency comme une activité de re-signification des pratiques rendue possible par le caractère socialement construit de l’ordre symbolique. Les féministes françaises dites « différentialistes », au premier rang desquels Luce Irigaray[xiii] et Julia Kristeva[xiv] investissent en ce sens les concepts misogynes de la psychanalyse pour formuler les bases d’une politique du corps féminin. Il s’agit d’une part pour ces auteures d’élaborer une vision alternative des psychismes masculins et féminins fondée sur la reconnaissance de la dimension générative du corps des femmes et sur l’idée que la sexualité féminine, car plurielle, ne peut être réduite à une essence spécifique. Il s’agit d’autre part de proposer aux femmes de dire et surtout d’écrire leurs expériences corporelles et sexuelles pour se ré-approprier leur libido et par ce biais « l’ordre symbolique » lui-même.

Les secondes empruntent à Michel Foucault une conception du devenir-sujet que l’auteur ne théorise véritablement que dans ses derniers écrits. Celle-ci possède deux versants. Le premier consiste à penser le sujet comme un produit du pouvoir et sa formation comme un assujettissement : « Les sujets sont constitués dans l’attachement aux relations de pouvoir [xv]» qui caractérisent leur époque, se stabilisent dans des savoirs et structurent la subjectivité des individus en y inscrivant mentalement et corporellement leurs normes. Le second, dans lequel réside la nouveauté des derniers textes de Michel Foucault, consiste à penser que dans la mesure où le pouvoir s’exerce toujours dans des formes historiquement spécifiques, la formation du sujet peut devenir le lieu où la subordination à des mécanismes de pouvoirs particuliers peut se retourner en insubordination. A l’assujettissement s’articule alors la possibilité d’une subjectivation autonome. Comme le souligne Guillaume Le Blanc, dans ce cadre, « le sujet ne s’appartient pas mais fait fonds sur cette non-appartenance pour construire son autonomie[xvi] ». Ainsi, l’agentivité est repensée comme un ensemble ouvert de pratiques dans lequel les individus cherchent à re-signifier les normes qui les structurent : une résistance. Cette résistance n’est pas comprise comme une libération de toutes formes de pouvoir, mais comme une acception de son exercice à partir de laquelle s’imagine des « contre-conduites » visant à « améliorer le « rapport différentiel » qui existe entre les relations de pouvoir qui sont supportables et celles qui ne le sont pas afin de «jouer avec le minimum possible de domination »[xvii]. Judith Butler est considérée comme la représentante la plus importante de ce courant. Son travail est lu comme une tentative pour approfondir (ce qui signifie aussi parfois corriger voire transformer) la compréhension des propriétés à la fois assujettissantes et génératives des formes de pouvoir sur les individus. L’idée de la « performativité » des normes – les normes se réalisent par le biais de leur exécution répétée par les sujets qu’elles structurent – constitue de ce point de vue la clé explicative de la dynamique du devenir- sujet : l’obligation pour les normes d’être réitérées pour exister implique la possibilité pour celui ou celle qui les actualise d’en subvertir le sens (même si cette subversion continue d’une certaine façon d’en assurer la productivité[xviii]).

 

Les conceptions émancipatrices et oppositionnelles de l’agentivité ont fait l’objet de deux types de critiques. Le premier ensemble de critiques se préoccupe des rapports qu’entretiennent ces diverses théories avec l’individualisme qu’elles entendent dénoncer. Le second ensemble de critiques interroge la portée politique des thèses développées par les auteurs, soulignant le manque de théorisation des effets réels des stratégies envisagées en terme de transformation des rapports sociaux de domination.

La critique des théories relationnelles de l’autonomie a été portée avec le plus de force par Kimberly Hutchings[xix]. Elle met en évidence le fait que les théories relationnelles de l’autonomie ont tendance, d’une part à dépolitiser la question de l’émancipation des femmes en en faisant un choix et propose un féminisme marquée par une dimension paternaliste dans la mesure où le paradigme « choosers/loosers » invite les femmes jugées capables d’autonomie à libérer les autres des conditions qui les rendent incapables d’exercer une véritable agentivité.

Dans un autre ordre d’idée, les éthiques du care et les théories oppositionnelles de l’agentivité ont été dénoncées pour l’ambivalence de leur projet d’émancipation. Les premières, en valorisant des pratiques centrées sur l’autre, risquent de valider les pratiques sacrificielles chez les individus féminins en n’explicitant pas les modes par lesquelles le care peut devenir une question politique plus globale[xx]. De façon parallèle, Lois McNay reproche aux secondes de ne pas produire de critère clair permettant de distinguer parmi des pratiques allant dans le sens de rapports plus égalitaires entre les individus et des pratiques favorisant une reconfiguration des modalités de la domination. Elle souligne ainsi, s’inspirant des travaux de Nancy Fraser, la possibilité que les pratiques de subversion des identités de genre soient happées par la logique néolibérale qui favorise l’expression des singularités – et n’est donc aucun effet ou peu d’effets sur des structures de domination ancrées dans les conditions matérielles d’existence des femmes (en particulier sur le plan économique)[xxi].

 

II. La réponse butlérienne : l’agentivité à l’aune de la vulnérabilité

L’investissement par Judith Butler du concept de vulnérabilité constitue une tentative pour dépasser les critiques adressées aux théories féministes de l’agentivité en général, et à la sienne en particulier. Cette tentative se caractérise par une articulation originale de l’agentivité, de la relationalité et de la performativité qui s’inscrit dans un dialogue critique avec le paradigme de la vulnérabilité ouvert par les éthiques du care dans le champ de la philosophie politique.

Les éthiques du care ont déplacé la problématique de la vulnérabilité des extrémités de la vie (du bien-naître et du bien-mourir) à son centre, c'est-à-dire aux modalités de la perpétuation quotidienne de nos conditions de vie (du survivre et du bien-vivre). La vulnérabilité cesse d'être comprise comme une disposition temporaire et sanitaire, une fragilité, une carence ou une détérioration de l'état de santé comme c’était le cas dans les investissements bioéthiques et humanitaires du concept. Sa signification s'étend jusqu'à caractériser la vie dans son ensemble (elle en est constitutive) et se complexifie : elle devient duale. Elle est, d'une part, comprise comme une donnée ontologique : l'individu est vulnérable parce qu'il est dépendant pour sa survie et son épanouissement d'un ensemble d’activités du prendre soin (care) visant à répondre à ses besoins tant physiques que psychologiques. Elle est, d'autre part, comprise comme une donnée socio-politique dans la mesure où le degré d’intensité de cette vulnérabilité peut varier au cours du temps et de la position sociale occupée par le sujet : « Plus on est en position de bénéficier du care des autres, moins on est vulnérable ; à l’inverse, moins on fait l’objet d’un care adéquat, plus on est vulnérable[xxii] ».

Comme le souligne Estelle Ferrarese, trois figures de la vulnérabilité ont été, sur cette base, développées dans les théories politiques contemporaines : la vulnérabilité comme disponibilité à la blessure (Axel Honneth, Nancy Fraser, Charles Taylor), comme dépendance  (Joan Tronto, Patricia Paperman), enfin, comme impropriété de soi (Martha Nussbaum, Philip Pettit)[xxiii]. Pour Judith Butler, ces trois figures – ce qu’elle nomme « le tournant de la vulnérabilité[xxiv] » – ont le grand avantage d’inviter à penser ensemble les conditions corporelles et infrastructurelles de l’agentivité. Par ce biais, elle nous oblige à théoriser l’autonomie comme un problème collectif lié au caractère incarné des normes et des valeurs depuis lesquels nos vies sont organisées et à refuser sa réduction à une question de choix individuels.

Dans ces trois figures, la vulnérabilité est considérée comme un problème pour le politique dans la mesure où elle rend compte des effets négatifs sur l’agentivité du caractère relationnel de notre constitution de sujet en insistant sur les formes d’asymétrie qu’un tel caractère implique. En ce sens, malgré leurs différences, c’est depuis une conception causale commune du rapport de la relationalité à la vulnérabilité, que ces théories envisagent de politiser la vulnérabilité. Pour Judith Butler, faire s’équivaloir la politisation de la vulnérabilité avec la gestion de ces effets négatifs, favorise un traitement « victimaire », inégalitaire et réifiant des groupes concernés par de tels effets – un traitement donc qui rejoue les dynamiques de pouvoir visant à minimiser l’exposition à la violence de certains groupes en maximisant celles d’autre groupes[xxv].

Dans la mesure où cette équation est le résultat d’une compréhension, à l'aune de la vulnérabilité, de la formation relationnelle du sujet, c’est en ré-éxaminant les conséquences théoriques d’une telle compréhension que Judith Butler cherche les moyens de contrer cet effet. Elle part ainsi du même point de départ que les auteurs ayant théorisé les figures de la vulnérabilité, mais montre que ceux-ci n’ont pas, ou ont refusé de, tirer une conclusion fondamentale de la prise en compte de la dépendance à autrui dans la constitution d’un soi incarné : le fait qu’elle impose la construction d’un nouveau cadre ontologique où l’individu est compris non comme une entité reliée à un réseau de soin mais comme étant en lui-même « un tissu vivant de relations[xxvi] » participant d’un réseau plus large. Judith Butler remarque en effet que la prise en compte des rapports de dépendance oblige à repenser ce qu’est un corps en prenant acte du fait qu’il ne peut pas « s’extraire des relations constitutives[xxvii] » qui lui permettent d’exister et de subsister comme être vivant. Cette impossible extraction implique que « le corps existe dans une relation ek-statique avec les conditions de soutien dont il bénéficie ou qu’il lui faut réclamer[xxviii] » : toujours hors de lui-même, projeté à l’extérieur, dépossédé par les relations qui le traversent en même temps qu’elles l’informent pour lui permettre de vivre. Dans la mesure où un corps est toujours rattaché en-deçà ou au-delà de lui-même à d’autres (connus ou inconnus, humains ou non-humains, vivants ou non), il faut comprendre son individualité comme le résultat d’un processus relationnel de « mise en corps » par lequel il acquiert « le sens de son individuation[xxix] » et les propriétés du sentir, de l’agir, et du penser qui la caractérise. Mon corps devient mien – ou plus exactement « je » deviens un sujet incarné – en étant « touché et senti, adressé, et rendu vivant[xxx] » par d’autres, qui, formés sur le même mode, m’intègrent à leur réseau. En conséquence, les caractéristiques de mon individualité me sont allouées transitivement : je suis, je pense, j’agis selon des modes d’être, de penser et d’agir qui me deviennent propres en m’étant transférés par le biais des relations qui participent au soutien des vies. Dans la mesure où ce réseau est porteur d’une histoire marquée par des rapports de pouvoir, ces modes sont marqués par des normes au sujet de la vie, de ses besoins et de ses buts. En conséquence, il faut considérer que « le corps n’existe jamais sur un mode ontologique qui serait distinct de sa situation historique[xxxi] ».

 

Un tel constat modifie considérablement le statut de la vulnérabilité. Elle cesse d’apparaître comme l’une des dispositions spécifiques du corps – compris comme une réalité invariante avec des besoins permanents – pour venir définir une disposition spécifique des relations qui en expliquent la structure. Judith Butler la décrit ainsi comme « un mode relationnel qui vient [continuellement] remettre en cause[xxxii] » le sentiment de notre individuation, l’existence d’une séparation entre nos corps et l’écologie historiquement située auquel ils appartiennent. Elle est cette façon, cette manière de lier qui rend poreuse les dichotomies entre l’extérieur et l’intérieur / le matériel et l’immatériel / le « soi » et le « hors de soi » et qui permet aux relations qui nous pré-existent de nous affecter[xxxiii]. Par là même, elle doit être comprise à la fois comme la modalité par lesquels nos attachements constitutifs impriment nos corps de normes et la modalité qui, en laissant ces corps ouverts à d’autres attachements, permet de contrarier ces mêmes normes. Pour Judith Butler, la vulnérabilité est ainsi ce biais relationnel par lequel « le corps est exposé, à l’histoire, à la précarité et à la force, mais aussi à ce qui est heureux et spontané, comme l’amour et la passion, l’amitié soudaine, ou à une perte subite et inattendue[xxxiv] ». A l’opposé des trois figures de la vulnérabilité, Judith Butler avance donc que la vulnérabilité n’a pas de « contenu » générique:

 

[…] en disant, donc, que le corps est vulnérable, nous disons que le corps est vulnérable à l’économie et à l’histoire. Cela signifie que la vulnérabilité prend toujours un objet, est toujours formée et vécue en relation à un ensemble de conditions qui, tout en lui étant extérieures, font partie du corps lui-même[xxxv].

 

En conséquence, on ne peut traiter le problème politique de son exploitation depuis une certaine idée de son contenu, puisqu’alors la dimension normative de ce contenu n’est pas réfléchie comme partie prenante du phénomène. On en vient alors à prescrire des formes d’action palliatives qui attestent plus qu’elles ne contrent la configuration politique, économique et sociale qui permet une telle exploitation. En pensant la vulnérabilité comme ce qui met au jour le caractère normatif de nos formes de vie et la façon dont cette normativité rend vivable ou invivable certaines individualités, on évite cette difficulté en considérant cette configuration comme le cœur du problème et on définit nos relations, plutôt que les états des sujets individuels, comme le lieu d’une prise en charge de celui-ci.

 

À travers cette critique des politisations contemporaines de la vulnérabilité, Judith Butler ouvre donc un espace pour repenser l’agentivité qui répond aux critiques faites aux théories féministes dans leur ensemble. En soulignant que les écueils de ces théories – le manque de conceptualisation de ce qui permet à une technique résistante de ne pas rejouer les logiques de domination dont elle cherche à s’extraire et le paternalisme des stratégies d’émancipation imaginées depuis un tel manque – proviennent finalement d’une compréhension lacunaire de ce que signifie la formation relationnelle du sujet, la philosophe se rend en effet à même de proposer un concept d’agency qui ne les réitère pas. Celui-ci découle d’un approfondissement de la théorie de la performativité à l’aune de la vulnérabilité. En avançant que l’incorporation des normes est solidaire des possibles de notre incarnation, la philosophe en vient à rattacher la performativité au processus de « mis en corps » qui sous-tend la formation relationnelle du sujet. Ce rattachement a trois effets sur son concept d’agency.

Premièrement, dans la mesure où la performativité décrit « le processus consistant à être agi et les conditions et possibilités de l’action[xxxvi] », son conditionnement à la vulnérabilité mène Judith Butler à repenser les termes de la relation entre la vulnérabilité et la résistance (qui rappelons-le, est la manière dont celle-ci conçoit l’agentivité). Traditionnellement, la vulnérabilité et la résistance sont pensées comme des opposés. La vulnérabilité est une déperdition de la capacité d’agir ou un obstacle à celle-ci de telle sorte qu’elle est justement ce qui nous enferme dans la passivité et nous prive de la possibilité de résister. Contre cette conception, l’inscription de la performativité dans la vulnérabilité nous invite à considérer que le corps n’est jamais ni complètement actif, ni complètement passif dans la mesure où il acquiert ses modes d’action et d’inaction par le même biais relationnel. L’agentivité est ainsi une propriété du réseau avant d’être une capacité des incarnations individuelles. En conséquence, la vulnérabilité n’est pas le contraire de la résistance : elle la conditionne au sens où c’est par elles qu’en sont déterminées les contours. Sur le plan de l’action politique, cela revient à souligner deux choses. D’une part, cela permet de mettre en évidence le fait que lorsqu’un groupe de corps voit sa capacité de résistance limitée, il reste encore un « monde » pour agir de façon à transformer ce qui produit une telle limitation – la possibilité de résistance ne disparaissant dans une telle configuration qu’avec la relationalité elle-même. D’autre part, cela permet de comprendre comment des individus vulnérabilisés pour des raisons parfois différentes (qu’elles soient économiques, ou culturelles ou de manière plus réaliste, les deux à fois) arrivent à se mobiliser. En effet, si résistance et vulnérabilité ne sont pas opposées, alors celle-ci peut faire l’objet d’un investissement résistant. Dans Rassemblement, Judith Butler décrit ainsi le mouvement Occupy comme une forme politique de coalition où l’exposition délibérée des corps vulnérables des manifestants sert la dénonciation de normes invivables en la présentant et comme une condition partagée et comme un effet du néolibéralisme[xxxvii]. La philosophe envisage depuis cet exemple une politique féministe coalitionnelle où des groupes vulnérabilisés pour leur sexualité ou le rapport qu’ils entretiennent aux normes de genre s’allient avec d’autres afin de dénoncer un même mécanisme de détérioration de leurs conditions d’existence.

Deuxièmement, le conditionnement de la performativité à la vulnérabilité mène Judith Butler à articuler de manière plus fine les dimensions linguistique et corporelle de la performativité en soulignant d’une part que toute réitération discursive trouve sa possibilité dans des conditions organiques, et d’autre part que les pratiques corporelles déplacent autant qu’elles peuvent corroborer la signification de la norme réitérée. En ce sens, la prise en considération de la vulnérabilité comme mode par lequel l’inscription des normes est rendue possible mène Judith Butler a souligné le rôle du corps dans la possibilité subversive qu’ouvre nos pratiques des normes en soulignant la co-existence de deux régimes de normativité pouvant se contredire. Contre une réduction de la subversion des normes à des effets discursifs, elle pense ainsi, à travers le concept de vulnérabilité, des subversions sans discours ou plus exactement mêlant discours et corps sans forcément passer par des modes d’énonciation langagiers. Judith Butler insiste ainsi dans Rassemblement sur le fait que les coalitions de corps qui s’exposent pour dénoncer les conditions faites à leurs vies formulent des demandes de justice sans passer par la vocalisation de discours[xxxviii].

Troisièmement, et comme un résultat des deux autres effets, le conditionnement de la performativité à la vulnérabilité amène Judith Butler à souligner qu’une pratique subversive ne peut être considérée comme résistance que si elle participe d’une dénonciation des effets négatifs de nos conditions matérielles d’existence actuelles. En ce sens, les stratégies d’émancipation qu’ouvre le concept d’agentivité ainsi construit s’inscrivent de manière sensible dans une dénonciation des formes de précarisation induite par les modalités du capitalisme actuel. Elles ne s’arrêtent donc pas (ou plus) comme cela a pu lui être reproché à une dénonciation « culturelle » des formes d’identité – en particulier de genre – qui resterait aveugle aux effets des logiques économiques sur la subordination de certains groupes – en particulier les femmes. Comme le suggère Olivier Voirol, la théorie de la coalition que Judith Butler développe dans ces derniers textes « incite à penser un “agenda” pluriel, à élaborer l’horizon d’un “devenir nous” qui se donne les moyens d’articuler sans hiérarchiser, sans étager thèmes et causes, sans couper les questions relatives au genre et à la sexualité des autres questions politiques, sociales et économiques[xxxix] ».

 

 

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Voirol Olivier, « Comment se coaliser? (2) », Mouvements (blog), Mouvements.info. Consulté le 15 octobre 2018.

 

* Biographie de l'autrice

Lucile Richard est doctorante en théorie politique à Sciences Po Paris. Son sujet de thèse porte sur les politiques du corps dans les théories de la démocratie radicale. Son travail se concentre sur les analyses de Judith Butler et William E. Connolly et vise à penser les fondements d’une radicalisation de la démocratie plus à l’écoute des problématiques écologiques. Elle donne des cours de philosophie morale et politique à l’Université Paris-Est Créteil ainsi qu’une conférence de méthode en sciences politiques à Sciences Po Paris.

 


[i] McNay Lois, « Agency », dans Disch, L. Hawkesworth, M. (eds.) The Oxford Handbook of Feminist Theory, New York, Oxford University Press, 2015, p.40

[ii] Campbell Sue, Meynell Letitia, Sherwin Susan,  Embodiment and Agency. University Park, Pennsylvania State University Press, 2009. p.2

[iii] Campbell Sue, Meynell Letitia, Sherwin Susan, Ibid, p.1

[iv] McNay Lois, article déjà cité. p.40

[v] McNay Lois, Ibid, p.42

[vi] Meyers T. Diana, « Agency », dans Jaggar, Alison M, et Young Iris Marion, A Companion to Feminist Philosophy, Malden, Blackwell, 1998.

[vii] Chodorow Nancy, “Toward a Relational Individualism: The Mediation of Self Through Psychoanalysis”, dans Heller, T. Wellberry D. (eds.) Reconstructing individualism, Stanford, Stanford University Press, 1986 p.197-207

[viii] Code Lorraine, "The perversion of autonomy and the subjection of women. Discourse of social advocacy at century’s end”, dans Mackenzie C., Stoljar Natalie, (eds.), Relational Autonomy: Feminist Perspectives on Autonomy, Agency, and the Social Self, New York, Oxford University Press, 2000, p. 183.

[ix] Gilligan Carol, Une si grande différence (traduit par Annie Kwiatek), Paris, Flammarion, 1986.

[x] Laugier Sandra, « L'éthique comme politique de l'ordinaire », Multitudes, 2009/2 (n° 37-38), p. 85

[xi] Estelle Ferrarese, « Vivre à la merci. Le care et les trois figures de la vulnérabilité dans les théories politiques contemporaines », Multitudes 2009/2 (n° 37-38), p. 134

[xii] McNay Lois, Gender and Agency: Reconfiguring the Subject in Feminist and Social Theory. Cambridge, Polity Press, 2000. p. 2

[xiii] Irigaray Luce, Speculum de l’autre femme, Paris, Éditions de Minuit, 1974.

[xiv] Kristeva Julia, La révolution du langage poétique, Paris, Éditions du Seuil, 1974.

[xv] Le Blanc Guillaume, La pensée Foucault, Paris, Ellipses, 2006, p.67

[xvi] Le Blanc, Guillaume, Ibid, p.76

[xvii] Lorenzini Daniele,  Éthique et politique de soi: Foucault, Hadot, Cavell et les techniques de l’ordinaire Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 2015. p.28

[xviii] Brugère Fabienne, Le Blanc Guillaume. Judith Butler: trouble dans le sujet, trouble dans les normes. Paris, Presses universitaires de France, 2009. p.13
 

[xix] Hutchings Kimberly. “Choosers or Losers? Feminist Ethical and Political Agency in a Plural and Unequal World”, dans Madhok S., Phillips A., Wilson, K., (eds.) Gender, Agency, and Coercion, Londres, Palgrave Macmillan UK, 2013, p.14-28

[xx] Meyers T. Diana, article déjà cité, p. 374

[xxi] McNay Lois, article déjà cité, p.46

[xxii] Garrau, Marie. Politiques de la vulnérabilité. Paris, CNRS éditions, 2018. p.69

[xxiii] Estelle Ferrarese, article déjà cité, p. 132-141

[xxiv] Butler Judith, Rassemblement: pluralité, performativité et politique (traduit par Christophe Jaquet), Paris, Fayard, 2016. p.286

[xxv] Butler, Judith, Ibid, p.287-293

[xxvi] Ibid, p.135

[xxvii] Ibid, p. 299

[xxviii] Ibid, p. 300

[xxix] Butler Judith, Senses of the subject. New York, Fordham University Press, 2015, p.2

[xxx] Butler Judith, Ibid, p.11 : “handled and sensed, addressed, and enlivened” (traduction libre de l’auteure)

[xxxi] Butler Judith, ouvrage déjà cité, p.300

[xxxii] Butler Judith,Ibid, p.265

[xxxiii] Brugère Fabienne, Le Blanc Guillaume, ouvrage déjà cité p.111

[xxxiv] Butler Judith, ouvrage déjà cité, p. 300

[xxxv] Butler Judith, Ibid, p.299

[xxxvi] Butler Judith, Ibid, p.133

[xxxvii] Butler Judith, Ibid, p.139

[xxxviii] Butler Judith, Ibid,  p.42-44

[xxxix] Voirol Olivier, « Comment se coaliser? (2) », Mouvements (blog), Mouvements.info,Consulté le 15 octobre 2018.