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Doctorales 58

Introduction

La vulnérabilité : vers une conception différente de la relationalité

 

Yosra Ghliss* & Valeriya Voskresenskaya**

 

La reconnaissance de l’être relationnel dans l’individu, n’est-ce pas ce qui devrait corriger l’abstraction à l’origine de l’idée du sujet souverain, dans la mesure où la relationalité[1] viendrait briser le noyau qu’est le sujet en l’ouvrant à l’altérité d’autrui et à celle de son environnement ? Est-ce que cette ouverture suffit pour se détourner d’une telle abstraction ? Face à l’idéalisation du sujet comme autosuffisant et indépendant, la relationalité elle-même risque d’être idéalisée, comprise à l’image d’un lien neutre, réciproque et volontaire, entre des individus égaux, autonomes et maîtres d’eux-mêmes. S’il est indispensable de problématiser la notion de relationalité, en la délivrant de son carcan normatif, c’est qu’on en oublie souvent la nature asymétrique qui tient au caractère affectif, (inter)dépendant, inégal, non-réciproque ou involontaire des relations humaines. Cette nature asymétrique de la relationalité implique fondamentalement la vulnérabilité, comme limite imposée à l’idée normative d’un rapport égal entre individus autonomes. D’où notre volonté de placer la question de la relationalité à l’épreuve de la vulnérabilité, d’envisager l’être humain non pas seulement comme ouvert à toute sorte de relations, mais, dans cette ouverture, comme essentiellement vulnérable.

Tout en distinguant le sens « extensif » de la vulnérabilité - comme ce qui est commun à la condition humaine finie et dépendante – et son sens restreint qui se rapporte à des personnes particulièrement vulnérables (celles qui sont « plus vulnérables que d’autres »), on insistera toutefois sur la nécessité de penser la vulnérabilité comme un concept fluide. Elle se donne donc comme un continuum qui s'échelonne d’une vulnérabilité ordinaire à laquelle tout être humain est confronté, qu’elle soit liée à notre dépendance par rapport aux relations sociales ou à des périodes particulières de la vie comme enfance ou vieillesse, ou encore maladie, vers une vulnérabilité plus spécifique - laquelle peut être permanente, irréparable, comme dans le cas des vies endommagées par des maladies ou handicaps incurables, ou relative à des conditions d’existence externes (précarité, chômage, guerre, etc.), mais qui peut tout autant affliger toute vie ordinaire.

À partir de ce continuum où se donnent les différents degrés et situations de la vulnérabilité, la perspective postdualiste se présente, comme dépassement du débat traditionnel où sujet autonome serait opposé à sujet vulnérable, en invitant à penser le sujet en tant que tel comme parti pris d’une configuration relationnelle plus complexe, « un sujet autonome relationnellement constitué » (Maillard, 2012, p. 67), et la relationalité comme facteur essentiel qui permet la construction de l’individualité et de l’autonomie propres à l’être humain (cf. « relational autonomy », Mackenzie & Stoljar, 2000). Ainsi, l’idée d’une inégalité à l’œuvre dans toute relation asymétrique donne naissance à une « autre forme d’égalité », qu'Eva Kittay appelle « égalité relationnelle » (« connection-based equality », Love’s Labor, p. 28) : c’est parce que nous sommes tou·te·s dans telle ou telle mesure vulnérables dans nos rapports aux autres, et nous nous trouvons tou·te·s, bien qu’à un degré différent, dans des situations de dépendance et d’inégalité, que cette vulnérabilité nous rend égaux (ce qu’illustre la formule d'Eva Kittay, selon laquelle chacun·e est « some mother’s child », ibid., p. 71). Penser la relationalité à l’aune de la vulnérabilité permettrait enfin non seulement d’accéder à de nouvelles définitions de l’autonomie et de l’égalité, mais reviendrait à la mise en place des formes de la relationalité et de l’être-avec (e.g. sollicitude, solidarité, communauté) autres que celles qui relèvent du paradigme individualiste de l’existence humaine.

 

Dans cette perspective, nous nous sommes proposé d'envisager trois moments qui permettent de questionner la relationalité placée sous le signe de la vulnérabilité (sans que la question puisse s’y limiter) et qui s'avèrent transversaux pour ce volume :

La relationalité comme cause de la vulnérabilité

C’est d’abord comme source de la vulnérabilité que nous avons cherché à interroger la relationalité. Impliqués dans un contexte social toujours plus large qu’eux-mêmes, les individus subissent ses interdépendances et déterminations, que ce soit sur le plan moral ou psychologique - face à l’autre qui pour ainsi dire « justifie » mon existence, porte son regard -, mais aussi sous l’influence des facteurs socio-économiques (c’est le cas de la « vulnérabilité sociale » ou « précarité », cf. Le Blanc, 2007). Une telle vulnérabilité résulte de la relationalité qui a pour modalités l’exclusion, le mépris social (Honneth, 2006) ou l’invisibilité sociale (Le Blanc, 2009), lesquels, en dépossédant l’individu de ses capacités fondamentales (les « capabilities » : Nussbaum, 2012), portent atteinte à son bien-être et à son existence (qu’il s’agisse de la « mort sociale » ou de la mort biologique). Nous avons questionné cette vulnérabilité intersubjective telle qu’elle s’annonce dans des rapports de dépendance, là où la vie et le bien-être de l’individu, ainsi que son accomplissement comme tel, dépendent des autres. Comme le souligne Nathalie Maillard, « C’est parce que notre vie, sa persistance et son épanouissement dépendent de conditions particulières - qui sont notamment liées à la présence des autres (et aux modalités de cette présence) - que nous sommes vulnérables. » (2012 : 202)

La relationalité comme remède à la vulnérabilité

Si l’être relationnel peut être source de notre vulnérabilité, la relationalité peut aussi et inversement apporter un remède à la condition vulnérable de l’autre. Par-delà la constatation ou la description de la vulnérabilité relationnelle, il était question d’interroger les modalités d’établir une relation à celui qui est vulnérable, les outils qui offrent la possibilité d’agir et faire face, qui indiquent comment contourner l’asymétrie de la relation ou comment y remédier. Dans la mesure où, contrairement à l’abstraction des théories de l’individu indépendant et autosuffisant, la vulnérabilité et la relationalité asymétrique constituent des conditions effectives de la réalité humaine, à cette effectivité doit correspondre une façon d’agir aussi concrète et tangible, telle qu’elle est proposée par exemple par les éthiques du care (nées comme critique des « éthiques de l’autonomie »). Le care est « le travail qui consiste à se soucier des autres dans leur état de vulnérabilité » (Kittay, 1999, p. 31), et en cela implique une forme particulière de relationalité « en action » qui, par-delà ses modalités affectives que sont responsabilité, attention ou reconnaissance, est avant tout travail effectif, activité concrète de soin. En ayant pour objet la souffrance et le mal-être d’autrui, l’attitude du care représente ainsi « la réponse à la vulnérabilité avérée, [vise] à réparer et à maintenir des êtres humains – subjectivités en devenir et subjectivités blessées, corps en devenir et corps meurtris [...] » (Garrau et Le Goff, 2010, p. 83).

La relationalité en question face à un travail sur la vulnérabilité

Dans une perspective plus concrète qui touche la position du/de la chercheur·euse, nous avons essayé d’interroger son expérience face à des sujets dits « vulnérables ». De fait, la question de la vulnérabilité impose une série de négociations épistémologiques : soucis de positionnements, de postures, et de régulations subjectives. Il s’agissait donc ici de mettre la lumière sur la dimension réflexive mais aussi affective relative à la recherche sur la vulnérabilité ; où le ou la chercheur·e, confronté·e à des contextes d’étude particuliers, peut se trouver affecté·e, ému·e voire insensible. De plus, la proximité avec des personnes en situation de vulnérabilité extrême peut non seulement affecter le chercheur mais aussi orienter son travail, ce qui nous amène donc à un autre aspect de cette relationalité : la dimension militante. Enfin, et cette interrogation n’est pas des moindres, nous pouvons questionner aussi les limites de cette relationalité en abordant les « risques d’appropriation » que l’on pourrait trouver dans l’exemple de « l’énonciation ventriloque » que donne Marie-Anne Paveau (2016) avec cette façon de s’approprier la parole de l’autre, un autre qui se trouve justement en situation de vulnérabilité.

 

Dans la réflexion sur la relationalité à la lumière de la condition vulnérable, nous sommes parties d’un contexte contemporain précis, que représentent la pensée féministe anglo-américaine et les théories du care. Cependant, notre entreprise ne saurait se limiter à ce contexte : d’où notre souci d’étendre le questionnement à l’ensemble des sciences humaines dans leur tâche de penser l’être humain à l’heure actuelle, et notre ouverture envers les diverses approches disciplinaires ou interdisciplinaires.

Ces actes répondent à l'ambition pluridisciplinaire de notre projet, en explorant des sphères variées et en mettant à l'œuvre des approches très diverses. Au lieu d'organiser l'économie de ce volume selon les disciplines ou les méthodes, nous avons préféré garder l'ordre des contributions de manière à reprendre la programmation du colloque.

Trois premières contributions à ce volume constituent le versant philosophico-politique de notre sujet. En ouverture, le texte de Laure Barillas se veut une enquête sur l’« oubli » du concept de vulnérabilité dans la philosophie française contemporaine et met en lumière les implications éthiques de cette occultation de la vulnérabilité au sein de la pensée de la relation à l’autre. Jean-Baptiste Vuillerod propose une analyse de la théorie hégélienne de la reconnaissance, en l’interrogeant à l’aide des critiques féministes de Hegel, qui se caractérisent par l’attention portée à la vulnérabilité des corps et à l’expérience négative des subjectivités. L’article de Lucile Richard a pour l’objet le concept féministe central d’agency (agentivité) tel qu’il s’est formé dans la théorie de Judith Butler sur la base d’une prise en considération des liens unissant vulnérabilité, relationalité et performativité.

Les contributions de Valentine Prouvez et d’Etienne Baldayrou mettent en avant, de manière très différente, la position du/de la chercheur·se face à des situations de la vulnérabilité qui font l’objet de sa recherche. Dans une perspective psychanalytique, aussi bien théorique que clinique, Valentine Prouvez examine les modalités de la relationalité qui se manifestent dans des situations de crise avec comme fil conducteur la notion de « normativité vitale » introduite par Georges Canguilhem, tout en puisant dans son expérience de formatrice au sein d’un Centre d’hébergement et de réinsertion sociale. Le texte d’Etienne Baldayrou reprend une étude menée au cours de son doctorat sur la somniloquie « quotidienne » et l’état de la vulnérabilité que la parole endormie peut entraîner, en faisant l’état des problèmes éthiques qu'implique une telle étude sur des sujets vulnérables.

Enfin, deux derniers articles situent la jonction de la relationalité et de la vulnérabilité sur le plan de l’art et du regard artistique. Claire Charrier revient sur la signification de la figure du mendiant dans l’œuvre gravé de Rembrandt, en tant qu’elle permet d’aborder le renouvellement de la notion de sublime chez l’artiste menant à la redéfinition de l’humanité en termes de vulnérabilité. L’étude de Marco Falceri s’intéresse quant à elle aux figurations artistiques des traumatismes multiples de la Grande Guerre, à partir d’une approche historiographique interconnectée, en analysant les significations thématiques de l’iconographie, ainsi que les langages stylistiques des œuvres visuelles.


[1] Néologisme par emprunt de l’anglais relationality, pour lequel il existe en français deux orthographes possibles : relationalité/relationnalité.

 

 

Bibliographie indicative 

Judith BUTLER. Ce qui fait une vie : Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, Zones, 2010

Judith BUTLER. Rassemblement: pluralité, performativité et politique, Paris, Fayard, 2016

Martha Albertson FINEMAN. « The Vulnerable Subject: Anchoring Equality in the Human Condition », Yale Journal of Law & Feminism, vol. 20, Issue 1, Article 2, 2008 (https://digitalcommons.law.yale.edu/yjlf/vol20/iss1/2, consulté le 20/11/17)

Marie GARRAU et Alice LE GOFF. Care, justice et dépendance. Introduction aux théories du care, Paris, PUF, 2010

Erinn C. GILSON. The Ethics of Vulnerability: A Feminist Analysis of Social Life and Practice, New York, Routledge, 2014

Axel HONNETH. La lutte pour la reconnaissance, Paris, Cerf, 2000

Axel HONNETH. La société du mépris, Paris, La Découverte, 2006

Sandra LAUGIER et Patricia PAPERMAN (dir.). Le souci des autres. Éthique et politique du care, Paris, EHESS, 2005

Guillaume LE BLANC. Vies ordinaires, vies précaires, Paris, Seuil, 2007

Guillaume LE BLANC. L’invisibilité sociale, Paris PUF, 2009

Catriona MACKENZIE & Natalie STOLJAR (dir.). Relational Autonomy: Feminist Perspectives on Autonomy, Agency and the Social Self, Oxford/New York, Oxford University Press, 2000

Nathalie MAILLARD. La vulnérabilité, une nouvelle catégorie morale ?, Genève, Labor et Fides, 2011

Eva KITTAY. Love’s Labor, New York/London, Routledge, 1999

Martha NUSSBAUM. Capabilités : comment créer les conditions d’un monde plus juste ?, Paris, Flammarion, coll. « Climats », 2012

Marie-Anne PAVEAU. « Parler du burkini sans les concernées. De l’énonciation ventriloque », in La pensée du discours [carnet de recherche], http://penseedudiscours.hypotheses.org/4734, consulté le 30/11/16

Joan TRONTO. Un monde vulnérable. Pour une politique du care, Paris, La Découverte, 2009

 

Biographie des autrices :

*Yosra GHLISS est doctorante en sciences du langage à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 (laboratoire Praxiling UMR 5267). Elle est aussi enseignante contractuelle au département sciences du langage à l’Institut des technosciences de l’information et la communication ITIC. Son travail porte sur la dynamique interactionnelle des émotions dans les discours numériques.

**Valeriya VOSKRESENSKAYA est docteure en philosophie. Sa thèse, réalisée sous la direction de Marlène Zarader, a pour thème « Figures de la temporalité dans l’herméneutique de Gadamer ». Ses domaines de recherche incluent la philosophie allemande contemporaine (herméneutique, phénoménologie) et, depuis plus récemment, les féminismes et les études de genre. Après avoir enseigné pendant trois ans dans le département de philosophie de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, elle co-anime depuis 2018, avec Aurélie Knüfer, l'atelier de lecture « Théories féministes et études de genre ».